ANALYSES

Israël – Palestine : de quoi la situation présente est-elle le nom ?

Tribune
17 mai 2021


Une fois de plus, la Palestine revient au-devant de l’actualité de la plus dramatique des façons avec son cortège de violence et de désolation. Rien ne serait pourtant plus erroné de considérer que cette nouvelle séquence éclate comme un coup de tonnerre dans un ciel serein et que les tirs de roquettes du Hamas sur Israël seraient responsables de la dégradation brutale de la situation. Quoiqu’il nous ait été répété de manière lancinante depuis des années, la non-résolution de la question palestinienne marque toujours de sa centralité les évolutions politiques au Moyen-Orient. Ces derniers jours le prouvent amplement.

Pour comprendre, il est nécessaire de reprendre quelques fondamentaux et souligner tout d’abord qu’il n’est pas acceptable de renvoyer dos à dos les protagonistes de la crise comme s’il existait une sorte de symétrie dans les responsabilités. Non, il existe d’une part un État colonial et, d’autre part, des Territoires occupés en totale violation du droit international. Pour mémoire, il y avait environ 10 000 colons sur les terres palestiniennes en 1972, 280 000 en 1993 au moment de la signature des accords d’Oslo et 700 000 aujourd’hui, sans que la soi-disant communauté internationale n’ait beaucoup trouvé à y redire, si l’on met à part ses redondantes déclarations, parfois ses condamnations, jamais suivies du moindre effet. C’est ce que l’on peut considérer se donner bonne conscience à peu de frais et permettre aux dirigeants israéliens de jouir d’un total sentiment d’impunité. Cette colonisation qui prolifère tel un cancer mortifère est déterminante, car elle matérialise les lieux de frictions physiques entre Palestiniens et colons juifs en même temps qu’elle incarne au quotidien la situation d’occupation. En outre, les colons, tout en développant un cours de plus en plus extrémiste, acquièrent désormais dans le même mouvement une importance centrale sur l’échiquier politique israélien.

Extrême-droitisation de la scène politique israélienne

La scène politique israélienne connait en effet d’inquiétantes évolutions au cours des dernières années. La situation de crise s’y accroit et l’organisation de quatre élections législatives en moins de deux ans n’a aucunement permis de la juguler. Benyamin Netanyahou, en grande difficulté judiciaire et accusé de multiples affaires de corruption, a pour principale préoccupation la nécessité de se maintenir au pouvoir par tous les moyens en n’hésitant pas à jouer la carte de la radicalisation. C’est ainsi lui qui a permis que des responsables politiques juifs ouvertement racistes effectuent leur retour au sein de la Knesset, le parlement israélien, dans le but de tenter de les associer à la constitution d’un futur gouvernement. Parmi ces derniers, des hommes membres d’organisations issues de la mouvance suprémaciste juive inspirée par feu le rabbin Meir Kahane, qui en son temps, au début des années 1980, avait été banni de la Knesset. On a ainsi pu voir à de multiples reprises les appels à la violence du député Itamar Ben Gvir du parti sioniste religieux au cours des dernières semaines.

Ce sont les militants de cette nébuleuse composée de fascisants d’extrême droite et d’ultra-orthodoxes qui, par centaines, ont défilé dans les rues de Jérusalem-Est depuis la mi-avril au cri de « Mort aux Arabes » et qui y ont multiplié les ratonnades. Ce sont aussi eux qui n’hésitent pas à tenter de mettre en pratique l’expulsion physique de Palestiniens de leurs logements dans le quartier de Sheikh Jarrah pour procéder à la destruction de leurs maisons. C’est pourquoi, concomitamment au mouvement de colonisation continu en Cisjordanie et au quasi-blocus de Gaza, la situation des Palestiniens d’Israël se détériore graduellement depuis des années. On peut par exemple rappeler la loi sur « l’État-nation du peuple juif », adoptée par la Knesset en juillet 2018, qui codifie l’apartheid et institutionnalise l’inégalité des droits entre ses citoyens palestiniens et ses citoyens juifs en indiquant dans son article 1 : « Le droit d’exercer l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est propre au peuple juif ». Il s’agit aussi par cette loi de dégrader le statut de la langue arabe, de codifier « le développement des colonies juives comme une valeur nationale », d’officialiser enfin, entre autres dispositions, l’annexion de Jérusalem y compris sa partie orientale en opposition aux multiples résolutions de l’ONU sur ce sujet.

Depuis longtemps, le terme d’apartheid est utilisé par les observateurs attentifs des évolutions de la société israélienne pour caractériser la situation des Palestiniens d’Israël qui représentent 20 % de la population. Ce qui est plus nouveau, c’est que des ONG, israélienne telle B’Tselem ou internationale comme Human Rights Watch, dans son rapport publié le 27 avril 2021, utilisent désormais sans circonvolution ce terme pour qualifier la situation qui prévaut dans l’État hébreu.

La radicalisation permanente de la politique menée par l’État d’Israël, la multiplication des manifestations racistes anti-arabes, les tentatives d’expulsion constituent les ingrédients d’une crise au sein de laquelle tous les dérapages sont possibles. Ainsi les violentes interventions des forces de police israéliennes au sein même de la mosquée Al Aqsa et les violences commises contre des fidèles en train d’y prier, ou encore les lynchages organisés à l’encontre de Palestiniens sont des éléments d’une extrême gravité qui s’inscrivent dans un long et continu processus de dégradation.

Une Autorité palestinienne en état d’apesanteur

Pour les Palestiniens d’Israël, la tension est à son comble et n’est pas non plus exempte de violences. On l’a vu ces derniers jours dans des villes dites mixtes ou populations palestiniennes et juives se côtoient, comme à Lod, Haïfa, Jaffa, Ramla, Saint Jean-d’Acre, Beer-Sheva, la liste n’est pas limitative. Pour beaucoup des Palestiniens d’Israël, le fait d’être relégué à un statut de citoyens de seconde zone n’est plus acceptable. Une illustration récente de la régression continue de leur situation s’est manifestée par le refus des autorités israéliennes de laisser les élections législatives palestiniennes, initialement prévues le 22 mai, se tenir dans la partie orientale de Jérusalem, occupée et annexée après la guerre de 1967. Cette situation a poussé le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, à annuler ces élections palestiniennes, les premières organisées depuis quinze ans.

Cette décision de surseoir à l’organisation des élections non seulement à Jérusalem-Est, mais aussi dans l’ensemble des territoires palestiniens survient dans un contexte où cette échéance avait suscité un véritable enthousiasme chez les Palestiniens puisque 93 % d’entre eux s’étaient inscrits sur les listes électorales. Nombre des opposants à Mahmoud Abbas ont vivement critiqué cette décision arguant du fait qu’il donnait ainsi à Israël un droit de veto sur l’organisation des élections palestiniennes. Admettons à la décharge de Mahmoud Abbas que la décision était compliquée. Néanmoins, chacun comprend que le chef de l’Autorité palestinienne craignait avant tout de se voir marginalisé par le résultat probable de ces élections. Non seulement 36 listes, dont la plupart issues de la société civile, se préparaient à participer à la compétition électorale, mais aussi trois se réclamant du Fatah – le propre parti de Mahmoud Abbas – étaient en lice. Enfin, le Hamas présentait lui aussi ses candidats. Dans un contexte d’occupation, la réalité politique est brutale, l’Autorité palestinienne n’est plus que l’ombre d’elle-même, de plus en plus coupée des forces vives de la société palestinienne, notamment de sa jeunesse qui pour sa part recherche de nouvelles formes d’organisation. Le résultat, c’est l’accroissement du gouffre qui s’est désormais creusé entre l’Autorité palestinienne et la société qu’elle est censée représenter.

C’est aussi au vu de ces paramètres que l’on doit interpréter la réaction militaire du Hamas et le tir de milliers de roquettes contre Israël. Désirant prendre toute sa place dans le jeu politique palestinien, lésé par l’annulation du processus électoral, le Hamas veut réaffirmer qu’il reste l’intransigeant défenseur des droits du peuple palestinien. Certes probablement de la plus mauvaise des façons, au vu de la disproportion des capacités militaires des camps en présence. En outre, on peut légitimement douter que le modèle de société que le Hamas incarne et qu’il veut imposer convienne à la plus grande partie de la jeunesse palestinienne. Pour autant, le Hamas fait partie de l’équation politique à résoudre et ce serait une vue de l’esprit que d’imaginer trouver une solution en l’excluant d’un hypothétique et souhaitable processus politique.

Vers de nouvelles perspectives au sein du mouvement national palestinien

L’ensemble de ces éléments indique que nous sommes à un moment de rupture tant au sein des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza que de ceux qui vivent en Israël. Ce qui pétrifie les dirigeants israéliens, c’est la perspective de la constitution d’un front commun entre ces différents segments du peuple palestinien, car il leur est impossible de traiter une éruption de colère aux profondes racines comme ils traitent une volée de roquettes du Hamas. C’est en réalité l’avenir de la solution à deux États qui est posé et dont on peut désormais penser qu’elle est morte. L’échec du processus d’Oslo, vieux de vingt-huit ans, contraint les Palestiniens à rechercher de nouvelles voies et solutions. Exigence de la fin de l’occupation militaire dans les territoires occupés, fin du statut de citoyen de deuxième catégorie en Israël, transformations tangibles de la vie sociale, économique et politique. Comment cela est-il concrètement envisageable ? Deux États, un État, une confédération ? La forme juridique n’est peut-être plus désormais l’essentiel. Il s’agit que les Palestiniens parviennent à recomposer leur mouvement national en y intégrant toutes les composantes : les habitants des Territoires, ceux qui résident en Israël et enfin les réfugiés et la diaspora. La récente décision de la Cour pénale internationale d’instruire et de juger les crimes de guerre de l’État d’Israël constituera un point d’appui ainsi que l’ensemble des initiatives de solidarité qui existent à travers le monde.

Dernier point enfin à propos du rôle de ladite communauté internationale. Sa seule préoccupation semble être de parvenir aujourd’hui à la fin des violences en cours. Soit. Et puis… la colonisation poursuivra son cours, la situation d’apartheid s’aggravera. Seule la volonté de renouer le fil du droit international, depuis trop longtemps rompu, constitue une perspective digne de ce nom, à commencer par l’application des résolutions adoptées par l’ONU elle-même. Il n’y a rien de plus urgent aujourd’hui.
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